Jardins, chien et chats, frontières, pelouses

un vrai débat ….la vraie vie (avis du webmaster !)
par Maurice Rivoire(1/6/08)…suite à l’article de Vadrot

Nous avons, derrière la maison, et devant aussi d’ailleurs, un carré d’herbe. En fait, le terrain réunit un jardin potager, un verger, et deux « prés » l’un devant, l’autre derrière le bâtiment d’habitation. Un classique de l’aménagement du territoire d’antan. Ca discute ferme à l’intérieur de la maison pour décider s’il convient de « tondre ou ne pas tondre ». Nous avons trouvé Geneviève et moi, un compromis : ce sera « la pelouse » devant la maison et « le pré » derrière. Court sur le devant, long sur les derrières. Et un peu n’importe quoi sur les côtés, dont d’ailleurs un beau bouquet d’orties et de consoude protégeant un bon gros tas de compost bien mûr. Aux yeux de nos voisins, nous apparaissons, en toute cordialité, comme des zazous, sympas mais plutôt politiquement incorrects. Parce que je mets du fumier dans le jardin et jamais d’engrais NPK, de la cendre du bois et jamais d’antilimace, que je laisse (il va falloir cependant que je prenne des mesures de reconduite aux frontières ) une famille de taupes aménager son squat en labyrinthes souterrains dans le carré des salades naissantes, que je supporte (au sens footbalistique, c’est à dire encourage) quelques vigoureux pieds d’ortie, un peu de ronces et pas mal de ces herbes qu’on dit mauvaises,… je suis un « homme du passé ». En outre, j’aggrave gravement ( deux g à aggraver, c’est dire) mon cas puisque je bêche à la main, taille au sécateur, bine à la binette, sarcle au sarcloir et fauche à la faux. Je suis définitivement, indubitablement, perçu comme un mohican, le dernier d’entre eux évidemment. Je suis un incorrigible écolo, maso, rétro, vélo, soupçonnable de dormir dans une cabane, de manger dans une écuelle, de boire au goulot et de m’éclairer à la bougie. Ah ! s’ils savaient que nous n’avons pas la télé, pas de téléphone portable, encore moins de GPS !…

Aussi ai-je du quota de CO_ à vendre !!!

Mes voisins m’ont enclos, à leurs frais… Quand on en avait discuté, je préconisais des « jardins sans frontières », au pire des haies séparatrices (tout le monde semblait y tenir) composées d’arbustes rustiques variés : noisetiers, charmilles, épine vinette, aubépines et prunelliers. Rien à faire. Je m’estime heureux d’avoir échappé ou presque aux thuyas, aux cupressus et autres uniformes lauriers. Du coup, chacun installa sa barrière grillagée, les hauteurs furent variables, au motif de contenir chiens et chats nés ou à naître. Logiques, les voisins ne réclamèrent pas de quote part et ne m’accusèrent pas de ladrerie. Par parenthèse, les chats, ceux des autres évidemment, fréquentent nuitamment nos terres et y déposent leurs cadeaux parfumés… Il est vrai que le compost recèle d’irrésistibles trésors pour ces mignons probablement condamnés aux croquettes « Ronron » matin, midi et soir….Les plus hautes barricades n’arrêtent pas les chats. Quelquefois, un tas de plumes explosées signe une des plus vieilles lois de l’univers selon laquelle « le fort mange le faible »… le chat, bourré de croquettes reste un habile chasseur, il régule la surpopulation de merles et de pigeons qui, avec les redoutables et innombrables sansonnets, peuvent, en une seule journée, engloutir toute récolte prometteuse de cerises, fraises et petits fruits rouges.

Mais revenons à la « prairie de derrière ». qui failli devenir un « casus belli » vicinal. Une de mes charmantes voisines n’en appréciait pas les herbes ébouriffées. Elles lui faisaient penser à la crinière de Luc Besson. Or elle devait préférer la coiffure rangée d’André Dussolier. Elle insinua un jour, par dessus son grillage, que mon jardin pouvait (était susceptible de…) lui envoyer des tas et des tas de « graines », évidemment de la race des mauvaises, de celles qu’on dirait venant des banlieues, pensez donc : du chardon, du plantain, du pissenlit, du panicaut, de la mercuriale, et même de la grande cardère. Il est vrai que j’en héberge pour faire plaisir à La Hulotte qui m’en a confié quelques graines. Cette pauvre cardère, pourtant une vigoureuse plante aux robustes tiges piquantes, persécutée par tous les cantonniers et leurs karchers bourrés d’herbicides Monsanto, ne pousse plus guère que le long des rares voies ferrées de campagne et serait, parait il, en voie de régression sévère. J’ai dit à ma voisine, et c’est la stricte vérité, que grâce à l’inoffensive cardère, je pouvais voir, que dis-je, admirer de oiseaux merveilleux. Ainsi, des couples de chardonnerets qui adorent ses graines ( eh oui !) à maturité et qui viennent aussi boire dans la petite cuvette formée à l’attache des feuilles sur la tige et qui retient la rosée et la pluie. Fi de mes bucoliques arguments. La loi stipule que le vent n’a pas le droit de disséminer les graines des uns dans le jardin des autres. Donc il ne faut pas qu’il y ait de graines venimeuses dans le jardin de quiconque, en conséquence de quoi, il faut tondre, c’est la loi, « dura lex, sed lex ». C.Q.F.D.. Cette loi ne s’applique qu’aux graines, pas aux pollens. Ainsi vous pouvez cultiver, sans remords, votre maïs OGM Monsanto à côté de votre voisin agriculteur bio de père en fils.

Ma voisine invoquant implicitement José Bové, il fallait que me place sur le terrain du sacré ou de l’esthétique. J’ai plaidé la biodiversité, puis la beauté des ondulations des épis de Ray grass et de fétuque, sous la brise du soir. J’ai souligné l’apparition chaque année renouvelée des marguerites, des boutons d’or, des scabieuses violettes, des luzernes et des grandes grappes de fumeterre, quelques coquelicots et même des orchidées sauvages. J’ai mis l’accent sur la fréquentation encore timide des papillons et des sauterelles, qu’on ne voyait plus depuis longtemps. Hélas, on m’a objecté les mulots, les surmulots, les araignées, les serpents et même les vipères… J’étais à bout d’arguments, menacé d’une « conciliation en mairie », à tout le moins d’une grande fâcherie avec ma charmante voisine. Ca m’embêtais … pour elle.

Nous en étions là lorsque un jour, j’ai ouvert à la faux – et peut être un peu à la tondeuse (électrique) foin des ayatollahs- quelques passages pas trop larges dans la brousse des fleurs des herbes et des sauterelles ; en vue de nous permettre d’atteindre cerisiers et pommiers sans fouler les hautes herbes. Ces « allées » se croisaient selon de stricts angles droits et ménageaient des îlots géométriques, de tailles diverses, peuplés de scabieuses et autres marguerites Miracle, ma voisine, le lendemain, se penchait par dessus sa barrière et me disait, tout sourire (je crus y voir de l’admiration) : « Ah, monsieur Rivoire, … vous créez un jardin à la Française, comme c’est beau »…

Etonnante mais évidente supériorité de l’ordre sur le désordre, de la géométrie d’Euclide sur les mathématiques fractals et les théories modernes du flou et du chaos. Ma voisine douée de la perception inconsciente mais sûre de l’entropie universelle, avait oublié « la loi ». Un peu étonné, j’eus la présence d’esprit de m’accrocher à cette perche providentielle et confirmai hypocritement « mon projet » en faisant modestement observer que « ça serait encore plus beau au fil des ans. ». Luc Besson devrait y penser et se faire une raie toute simple sur le côté.

Depuis ce moment, au printemps, ma voisine passe son temps tondre à ras ses immenses pelouses sur son petit tracteur. Ce n’est pas Dussolier, c’est presque Yul Brynner. Moi, je joue les barons Haussman, en ouvrant des boulevards dans la prairie fleurie. Ma charmante voisine me donne des kiwis à l’automne et moi je lui offre des salades des radis et des marguerites en saison. Nous nous félicitons, par dessus la barrière oubliée, d’habiter un bien joli village et de si bien nous entendre entre voisins.

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